« Rien à voir avec Henri Matisse »


Philippe Richard « Rien à voir avec Henri Matisse »
Musée Matisse, Le Cateau-Cambrésis, 2009.

Entretien avec Philippe Richard, à paraître dans le petit journal,
Musée Matisse, Le Cateau-Cambresis

EO Les artistes invités au musée entretiennent tous une relation directe ou indirecte avec Matisse. Comment vous positionnez- vous par rapport à cette histoire ?PR Matisse est un immense artiste. Je ressens comme une vraie chance de pouvoir imaginer dialoguer avec les espaces et les œuvres du musée. La première image qui me vient de matisse, c’est la tableau « Luxe, calme et volupté », qui se trouve au musée d’Orsay. Je me souviens de l’endroit où je l’ai vu accroché. Je ne sais pas si il est toujours dans cette salle. Les autres tableaux qui étaient à côté avaient l’air d’avoir 100 ans de plus que lui. Pourtant, tous étaient de la même année ou quasiment.EO De quelle œuvre ou quelle période vous sentez – vous le plus proche chez Matisse ?PR Il y a beaucoup d’œuvres que j’aime énormément. Je crois toutefois qu’une de mes préférées est « les baigneurs à la tortue » qui se trouve au musée de Saint-Louis dans le Missouri. J’ai pu le voir à plusieurs occasions dans des expositions et aussi à Saint-Louis. A chaque fois que je revois ce tableau, c’est le même choc et le même plaisir.EO Croyez-vous à l’autonomie de l’œuvre ou êtes-vous plus sensible à la manière dont les œuvres sont accrochées ?PR Je connais bien sûr les accrochages historiques des expositions de Matisse où les tableaux occupent l’espace de mur du sol au plafond, le mur étant en fait une tenture de couleur probablement rouge. Je connais aussi des collections telle la fondation Barnes où l’accrochage des œuvres n’a pas changé depuis la mort de leur propriétaire. Aujourd’hui, il est difficile d’envisager d’isoler une œuvre de l’espace qui l’a reçoit. Matisse était sensible à l’espace réel. Il suffit de penser aux décors réalisés pour Barnes pour en être convaincu.EO Le pouvoir expansif de la couleur est très présent dans vos installations récentes. Comment résonne en vous cette affirmation de Matisse : Notre civilisation, même pour ceux qui n’ont jamais fait d’avion, a amené une nouvelle compréhension du ciel, de l’étendue, de l’espace. On en vient aujourd’hui à exiger une possession totale de l’espace ?PR C’était une bonne idée comparable dans une certaine mesure au développement récent des espaces virtuels de la toile. Là aussi il y a l’illusion d’une prise de possession totale d’un espace.EO Comment pourriez-vous expliquer le titre de votre exposition « Rien à voir avec Matisse ?PR-Il y a plusieurs raisons au choix de ce titre. Tout d’abord j’aime le double sens de l’expression « rien à voir » qui peut signifier qu’il n’y a rien à voir ou que l’exposition n’a aucune relation avec Henri Matisse. Mon travail s’intègre dans les trous de la collection, les recoins, les endroits délaissés. Ce projet se situe entre la prolifération d’une épidémie et l’installation d’un squatter solitaire. J’ai bien aimé que nous soyons obligé, pour des raisons pratiques, d’installer certaines œuvres les mardi de janvier et février. C’était comme si chaque semaine voyait éclore une nouvelle prolifération, un nouveau symptôme. Et puis, il y a le film que Valérie Kempeneers vient de terminer et qui s’intitule « Rien à voir avec Philippe Richard », une sorte de parenthèse poétique autour de la préparation d’une de mes expositions. J’avais envie de poursuivre ce jeu.EO Matisse a utilisé les qualités d’un médium pour les appliquer à d’autres : le dessin dans la peinture, la sculpture dans la peinture : « Dessiner avec des ciseaux. Découper à vif dans la couleur me rappelle la taille directe des sculpteurs ». Est-ce que vos installations récentes sont en lien avec la volonté de synthétiser le dessin, la couleur et le volume ?PR Absolument. Les travaux que je nomme les « linéaires » sont effectivement une tentative de dessiner dans l’espace réel ou plutôt de matérialiser un dessin dans un espace en trois dimensions. C’était l’idée fondatrice, le point de départ. Maintenant, les linéaires sont eux-mêmes fragmentés en plusieurs séries distinctes.EO Je pense que comme Claude Viallat, votre lien à Matisse n’est pas seulement dans la couleur, mais aussi dans votre liberté face au matériau. En tant que peintre, vous n’êtes plus seulement dans la toile, vous introduisez une dimension spatiale très importante. Pouvez-vous expliquer cette filiation ?PR Je ne crois pas qu’il y ait une filiation de ce type. Ce que j’aime chez Matisse, c’est l’apparente facilité. C’est une chose que je m’efforce de trouver. J’aime bien que mon travail ait l’air désinvolte. J’essaie de développer un travail qui libère, autorise, donne envie. Un autre aspect important de mon travail, est l’idée d’intéresser avec quelque chose apparemment sans intérêt. Imaginons un visiteur du musée qui flâne, il remarque une de mes œuvres. Elle lui semble séduisante. Il a envie de s’approcher. Il s’approche. La picturalité de l’œuvre, son aspect « mal fait », sale, le repousse. Il s’éloigne un peu, l’œuvre à nouveau est attirante. Le spectateur est ainsi pris dans un piège d’attraction-répulsion. Cela pose aussi la question de l’instant de grâce, le moment de la découverte.EO Votre œuvre (peinture, dessins, installations) n’est pas contemplative. Elle est excessive, jubilatoire, ludique. Je suis tentée de les rapprocher de certaines œuvres de Matisse un peu décriées, les odalisques notamment. Revendiquez-vous cet aspect de votre œuvre ?PR Oui. Excessive, jubilatoire, ludique et même plus encore.EO Votre exposition a lieu en même temps que l’exposition « Ils ont regardé Matisse » sur l’abstraction américaine et française après guerre. Quel est votre lien avec la peinture de Rothko, Newman, Pollock ? vous a – t – elle « aidé » à regarder Matisse ?PR J’ai beaucoup regardé la peinture américaine. Barnett Newman est un très grand peintre, de même que Philip Guston ou Clifford Still. Je suis très intéressé par le fait que ce sont surtout les peintres abstraits qui ont regardé Matisse et qui l’ont compris.EO Il y a une chose qui vous différencie très fort de Matisse, c’est l’humour. On a l’impression que peindre et créer est un jeu. Est-ce seulement une apparence ?Même s’il est parfois très difficile de créer, qu’un tableau peut souvent poser des problèmes complexes, créer et peindre sont deux choses très exaltantes.EO Comme Matisse, vous observez beaucoup la nature. vous en extrayez des notions telles que la prolifération, l’envahissement, le mouvement. Etes vous toujours dans la sensation et dans l’émotion ?PR Non. Je me méfie beaucoup de l’émotion. Mais j’écoute beaucoup mes sensations. Elles me renseignent sur le monde extérieur. Je me fie à elles quand je rencontre une nouvelle personne. Les sensations sont ce à quoi nous réagissons. Elles dominent nos peurs, nos angoisses, nos joies, nos plaisirs, en fait toutes les émotions dont je me méfie tant.Entretien avec Philippe Richard réalisé le 28 janvier 2009 par Emilie Ovaere